La contribution des missionnaires français à la découverte de la flore chinoise au XIXe siècle.

Auteur: Gilles Vincent, C.M., C.Q.

On estime qu’il existe présentement entre 350 000 et 450 000 espèces de plantes vasculaires sur la terre.  La Chine, avec son important territoire et sa très grande diversité d’habitats – zones froides, tempérées et tropicales – possède l’une des flores les plus riches du monde.  Il y aurait en Chine près de 33 000 espèces recensées à ce jour, donc un peu moins de 10% de la flore mondiale.  Il n’est donc pas surprenant que de très nombreuses plantes ornementales, parmi les plus renommées et fascinantes au monde, trouvent leur origine en Chine.  Parmi celles-ci, mentionnons celles du genre Magnolia, Rosa, Rhododendron, Chrysanthemum ou encore Paeonia pour n’en citer que quelques-unes. Ce qui explique pourquoi au milieu du XIXe siècle, des botanistes étaient envoyés en Chine par des pépinières et des jardins botaniques afin de trouver et rapporter en Europe des spécimens vivants qui seront d’abord cultivés principalement en Europe. On attribue donc, le plus souvent, à ces « botanistes explorateurs » la raison de l’introduction de ces plantes chinoises qui deviendront largement utilisées en horticulture ornementale.  Mais ces « botanistes explorateurs » occidentaux n’étaient pas les seuls à avoir arpenté ces territoires forestiers hostiles et y découvrir des espèces au feuillage et fleurs spectaculaires.  Des missionnaires catholiques y ont aussi contribué de façon très importante mais dont l’histoire est peu connue.

Mais que faisaient les missionnaires en Chine ?  Bien sûr, leur mission première était l’évangélisation et celle-ci débuta au XVIIe siècle, durant la dynastie des Ming (1368-1644). À ce moment, l’empereur en poste avait autorisé des missionnaires à résider en Chine mais uniquement à Pékin. Toutefois, quelques-uns d’entre eux, s’étaient aventurés dans certaines provinces chinoises mais la persécution anti-chrétienne étant fortement présente dans la population, l’évangélisation devenait alors une tâche périlleuse, voire dangereuse.   Ce n’est qu’avec le Traité de Nankin, après la première guerre de l’opium (1839-1842), mais surtout à la fin de la deuxième guerre de l’opium en 1860 (Traité de Tientsin), avec les importantes concessions que la Chine fut contrainte de faire avec la France, que les missionnaires ont été autorisés à travailler ouvertement et cela, dans toute la Chine. Toutefois, malgré le Traité de Tientsin, le travail des missionnaires était toujours difficile d’abord à cause du fort sentiment anti-étranger toujours présent dans la population mais aussi par les conditions difficiles rencontrées lors de ces expéditions dans des contrées éloignées, peu accessibles et surtout, sans aucun confort.  

Il y a de nombreux missionnaires européens (Italiens, Allemands et Irlandais) qui se sont rendus en Chine et qui ont contribué à la découverte de la flore chinoise mais ce sont surtout des missionnaires français qui ont exploré le territoire chinois. Trois se sont particulièrement distingués par le nombre d’espèces récoltées et les territoires explorés : le Père Armand David (1826-1900), le Père Jean-Marie Delavay (1834-1895) et le Père Bodinier (1842-1901).  La figure 1 indique les endroits explorés par ces trois missionnaires durant leurs longs séjours en Chine.

Map of China highlighting selected provinces and cities

  Figure 1. Lieux des expéditions des Pères Armand David (les carrés), Jean-Marie Delavay  (les cercles) et Émile Bodinier (les étoiles).

Armand David est né le 6 septembre 1826 à Espelette en France.  Son père médecin, était aussi un grand amant de la Nature et amenait régulièrement son fils dans des randonnées dans les montagnes des Pyrénées.  On peut penser que son intérêt pour les sciences naturelles y trouve son origine.  Par ailleurs, il était un élève brillant et a longtemps considéré une carrière de botaniste ou zoologiste.  Mais à l’âge de 22 ans, en 1848, il a senti l’appel d’une vocation de missionnaire et a joint la Congrégation de la Mission, un ordre de prêtres missionnaires fondé en 1625 en France par saint Vincent de Paul (1581-1660).  Dès ses premières années à la Congrégation il était animé par le désir de partir en mission à l’étranger et à contribuer au salut des non-croyants.  Finalement ce n’est qu’en 1861, à l’âge de 35 ans que l’ordre qu’il attendait arriva : il sera envoyé à Pékin avec des confrères pour fonder une école où il enseignera les sciences et participera à la conversion de jeunes Chinois (Photo 1).  

Man in traditional Chinese attire with hat

Photo 1. Le Père Armand David vers 1880. Crédit : La Congrégation de la Mission.

Bien que possédant de bonnes notions de botanique et des sciences en générales, le Père David, comme tous les autres missionnaires, devait faire appel à des botanistes chevronnés pour confirmer l’indentification de ces nouvelles espèces.  C’est donc au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris que le Père David envoya la plupart de ses spécimens récoltés.  Il visitera cinq régions de Chine au cours de ses expéditions botaniques : la région de Beijing, celle de Baotou (Province de la Mongolie intérieure), Xian (Province du Shaanxi), Jiujang (Province du Zhejiang) et Baoxing (Province du Sichuan).

Ses premières découvertes et leurs introductions en Europe se feront d’abord dans la région de Beijing et le nord-est de la Chine, une région où la flore restait peu connue, comparativement à la flore côtière de la région de Shanghai.  En 1862, il explorera les montagnes à l’ouest de Pékin, dont le Mont Hua, l’une des cinq montagnes sacrées en Chine avec un pic atteignant plus de 2 000 mètres.  C’est durant cette expédition, qui dura quelques mois, qu’il découvrit le Tilleul de Mongolie (Tilia mongolica)qui fut ensuite introduit en Occident.   (Photo 2).  Au Québec, il est considéré comme très rustique (zone 3) et on le trouve sous le cultivar « Harvest Gold ».  L’on doit au Père David la découverte de très nombreuses autres espèces indigènes de la flore chinoise qui deviendront des plantes horticoles d’importance en Occident (Tableau 1). La plus connue est sans contredit l’arbre aux papillons, Buddleja davidii. (Photo 3).

Table listing plant species by expedition and location
Tableau 1 : Certaines des récoltes du Père David ayant menées à un développement de l’horticulture ornementale en Occident.
Sunlit green grapevine leaves on branch

Photo 2. Tilia mongolica ‘Harvest Gold’. Crédit: Jardin Dion
Close-up of purple butterfly bush flower in bloom

Photo 3. Buddleja davidii « Sky Blue » Crédit : Jardins Michel Corbeil.

Jean-Marie Delavay né le 28 décembre 1834 dans la commune des Gets en Haute-Savoie, au sein d’une famille de huit enfants.  Situé en montagne à une altitude de plus de 1 100 mètres, cette commune est maintenant une station touristique prisée des skieurs.  Très tôt, Jean-Marie Delavay s’intéresse aux plantes et il herborisera intensément dans la région de son village natal, où il développera une passion pour les plantes alpines.  En 1866, il entre au Séminaire des Missions étrangères de Paris.  L’année suivante, il est envoyé en Chine dans le but d’évangéliser les non-chrétiens mais sa passion pour les plantes alpines le suivra.  Bien qu’il ait séjourné plusieurs années (1867-1880) dans l’est de la Chine dans la province du Guangzhou et la région autonome du Guangxi, il a surtout concentré ses herborisations dans la province du Yunnan, une province possédant une biodiversité remarquable.  Au cours de ses séjours au Yunnan, une province du sud de la Chine située juste au nord du Vietnam, il a rassemblé une très importante collection de plantes des montagnes et hauts plateaux de cette province.  (Tableau 2).  Le Muséum National d’Histoire Naturelle aurait reçu du Père Delavay, suite à ses séjours en Chine, quelques 100 000 spécimens d’herbiers, près de 3 500 espèces parmi lesquelles quelques 2 500 étaient des espèces nouvelles pour la Chine.

Sepia portrait of bearded man in cap

Photo 4. Le Père Jean-Marie Delavay
Crédit : Les Jardins du Loriot.
Table of plant species by Chinese expeditions
Tableau 2 : Certaines récoltes du Père Jean-Marie Delavay ayant menées au 
                    développement de l’horticulture ornementale en occident.

Parmi ses plus importantes récoltes, on ne peut passer sous silence le Pigamon de Delavay (Thalictrum delavayi), une très belle plante vivace rustique et bien adaptée au climat du Québec ne nécessitant généralement pas de protection hivernale (Photo 5).  Une autre importante de ses récoltes est la Pivoine de Delavay (Paeonia delavayi) (Photo 6).  Il faut se souvenir que les Pivoines arbustives sont toutes originaires de Chine.  Comme toutes les pivoines cultivées au Québec la Pivoine de Delavay (zonée 5b) nécessite une bonne protection hivernale.  La couleur rouge éclatante de ses fleurs en fait une plante prisée des jardiniers professionnels et amateurs.

Pink blossoms on thin branches in garden
Photo 5. Thalictrum delavayi.
Crédit : Moore & Moore.
Red peony flower with yellow center
Photo 6. Paeonia delavayi Crédit : Gardenworks

Le troisième missionnaire ayant contribué significativement à la connaissance de la flore chinoise est le Père Émile Bodinier (Photo 7).  Il est né dans la commune de Vaiges (Loire) en France en 1842 et est décédé à Guiyang, capitale de la province du Guizhou à l’âge de 58 ans en 1901).  Il a été ordonné prêtre en 1864 et est allé rejoindre la mission étrangère en Chine l’année suivante.  

Vintage portrait of young priest with crossed arms

Photo 7. Père Émile Bodinier.
Crédit : IFRA
Table listing Bodinier species from Guizhou expeditions
Tableau 3 : Certaines des espèces récoltées par le Père Bodinier qui lui ont été dédiées. (1865–1901).

À cette époque, la sécurité pour les missionnaires en poste dans la province du Guizhou était très précaire et ils devaient subir des attaques répétées par une bande de rebelles appelés les « Pavillons noirs » qui s’opposaient à la présence des français en Chine.  En 1869, l’église et les bâtiments de la mission ont été détruits et le Père Bodinier a dû fuir et se réfugier dans une caverne avant de se rendre à Beijing où il plaidera la cause des missionnaires auprès du ministre plénipotentiaire français afin d’obtenir de l’aide pour poursuivre sa mission d’évangélisation.  Il retourne à Guizhou quelques années plus tard et y restera jusqu’en 1886.  

Malgré les risques inhérents toujours présents, il effectua de très nombreuses expéditions botaniques dans la province du Guiyang et à Hong Kong.  Durant ses deux séjours en Chine, (1865-1886 et 1896-1901), ce sont des milliers de spécimens de la flore de ces deux régions qu’il a envoyés au botaniste systématicien Adrien René Franchet (1834-1900) du Muséum national d’histoire naturelle de Paris. La plus connue et utilisée en horticulture ornementale, prisée pour ses petits fruits violets persistant en hiver est l’Arbuste aux bonbons (Callicarpa bodinieri var. giraldii) (Photo 8).  Au Québec l’Arbuste aux bonbons est zoné 5/6 et nécessite une bonne protection hivernale.   Plus de 180 espèces lui ont été dédiés et les plus importantes sont présentées au Tableau 3.

Clusters of bright purple beautyberries on branches

Photo 8. Callicarpa bodinieri var. giraldii. Crédit : Arboretun Foundation

La contribution de ces missionnaires français à la connaissance de la flore chinoise est peu connue.  Pourtant, étant donné la riche biodiversité végétale de ce pays, principalement dans les provinces du sud, ces découvertes et leur introduction en occident sont un apport considérable au développement de la botanique systématique et de l’horticulture ornementale.  On leur doit donc beaucoup tout en se remémorant que les conditions dans lesquelles ils ont effectué leurs nombreuses expéditions étaient dangereuses et des plus difficiles.  On peut faire un intéressant parallèle ici avec les religieux du Québec et leur contribution à la connaissance de notre flore : le frère Marie-Victorin (1885-1944), fondateur du Jardin botanique de Montréal mais aussi auteur de la Flore laurentienne, une flore unique en son genre par ses annotations ethnobotaniques. Marie-Victorin a aussi pu compter sur de fidèles collaborateurs, le frère Rolland-Germain (1881-1972), le frère Alexandre (1892-1987), illustrateur de la Flore laurentienne.  On peut aussi mentionner le Père Louis-Marie (1896-1978), auteur en 1931 de la « Flore-manuel de la Province de Québec.

En conclusion, dans cette ère moderne où nous sommes envahis par de l’information venant de toutes parts, il ne faut surtout pas oublier cette histoire passée et celle de tous ceux qui ont contribué à enrichir notre culture, notre savoir et nos connaissances scientifiques et qui ont servi à façonner cette société dans laquelle nous évoluons aujourd’hui..

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Pour en savoir plus :

He, S., Zhang, Z., & Y. Gu. 2016. Phytohortology. Beijing Science Press. 814p.

Kilpatrick, J. 2014. Fathers of botany. The discovery of Chinese Plants by European missionaries. Kew Publishing, 254p.

Wang, Y. 2017. Illustrated flora of Shanghai – Trees and Shrubs, China Scientific Book. 413p. 

Wang, Y. 2016. Illustrated flora of Shanghai – Herbs. China Scientific Book. 335p. 

Yan, X., Wang, Z., & J. Ma. 2019.  The Checklist of Naturalized Plants in China. Shanghai Scientific and Technical Publishers. 425p.

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